Le déracinement

Je n’aime pas dire au revoir. Mais je me soigne ! À chaque fois, ça me stresse deux jours à l’avance. Et quand je ne vois quelqu’un que pour deux jours, c’est la galère. Je me berce alors de plein d’illusions. Le premier soir, je ne pense pas qu’on va devoir se dire au revoir dans 48 h. J’imagine que ça ne va pas arriver, qu’on ne se quittera pas. Et quand vient, fatalement, le moment de se dire au revoir, je claque juste une petite bise, comme si on allait se voir le lendemain.

Quand Adrien est parti à Los Angeles alors que je m’apprêtais à partir en France, j’ai eu envie de me recroqueviller en boule sur mon lit et de ne plus bouger jusqu’à l’heure de mon propre départ en vacances. Mais vous me connaissez, je n’ai rien laissé paraître, j’ai fait ma valise, rangé l’appartement, acheté des souvenirs pour mes parents, câliné le chat, balayé la terrasse, fait du sport, vu des amis pour ne pas m’avouer vaincue.

Le lendemain je suis donc partie en France retrouver mes amis et ma famille pour deux semaines. Fatalement, le moment des au revoir est revenu. Ça m’a stressée deux jours à l’avance, comme d’habitude. Mais j’ai tenté de profiter des derniers moments. Et ils ont été très beaux, ces derniers moments. Car je sais qu’on se reverra bientôt. Mes parents viennent régulièrement, Internet et Skype nous permettent de garder le contact et le temps file vite, finalement, entre deux « cures » de famille et d’amis. Mais je ne m’y fais pas à ce sentiment de déracinement, à ces allers-retours. Au lieu de me concentrer sur moi-même et sur ma vie dans ces moments-là, au lieu de gérer ma peine, j’ai de la peine que les autres aient de la peine. Vous voyez le genre. J’ai de la peine d’imaginer que ma nièce, ma mère, mon père, ma meilleure amie ont de la peine de me revoir partir. Ce qui ne fait qu’empirer ma peine à moi, finalement.

Alors je m’assois dans le train, puis dans l’avion et je m’anesthésie. J’ai appris à le faire maintenant.

Lors de mon dernier voyage, j’étais assise à côté d’un monsieur avec son fils. Lui était un français expatrié depuis treize ans à New-York. Son fils lui parlait américain, il lui répondait en français. Le père s’extasiait de tout : de regarder un bon film dans l’avion, de rentrer à la maison et même du repas servi. Pourtant la bouffe dans l’avion, y’a clairement pas de quoi s’extasier… J’ai compris seulement plus tard qu’avec cet enthousiasme, il s’anesthésiait lui aussi. Car à l’atterrissage son fils lui a dit qu’il avait un peu le cafard de rentrer et de reprendre l’école. Le père a alors dit que lui aussi, il était un peu triste de rentrer, que les vacances étaient passées trop vite. Treize ans après, il l’a toujours ce sentiment de déracinement. Son fils a dit qu’il aimerait revoir son cousin français et revenir voir sa famille française. Le père a dit : « on reviendra ».

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